Mouvement-Fred Kahn-Juin2007
Mouvement
Cahier spécial Juin 2007
Le jongleur de son
Cyril Hernandez n’a eu de cesse de dresser des ponts entre les autres arts et sa pratique de musicien pour l’inscrire « à la croisée du corps, du son et de l’espace ». Il envisage la musique comme un mouvement de vie nourrit par toutes les vibrations du monde.
A partir d’une formation de percussionniste classique, Cyril Hernandez a vite bifurqué et s'est ouvert à bien d'autres influences … D'abord en temps qu'interprète. Les noms qu'il cite pêle-mêle ont comme un air de famille. Des musiciens bien sûr : « J’ai croisé la route de Benat Achiary, Bernard Lubat, Martha Arguerich, Nicolas Frize, Jean-Pierre Drouet ». Mais on le retrouve également sur le parcours de danseurs et chorégraphes : « Loïc Touzé, Julia Clima, Olivia Grandville, Jean-Claude Pambe Wayak dans le hip hip hop ». Sa collaboration avec Thierry Bédard lui permet de se familiariser avec les codifications et les conventions théâtrales. En 2003, il réalise un premier solo, un peu à la manière d'un danseur, pour définir son aire de jeu. « Soli Mobile s'apparentait à un travail d’étude, au sens musical du terme. Mon idée motrice consistait à chercher à voir le son et à entendre le mouvement. Je voulais expérimenter cette articulation en jouant et déjouant les attentes de la représentation ».
Comme certains dramaturges, il travaille la musique à partir du plateau. « Je compose après en fonction des paramètres que j’ai ainsi délimités en situation et par l’expérimentation ». Le travail de composition déborde donc très rapidement sur la scénographie, la chorégraphie et la mise en scène. « Pour Soli in situ, qui est la suite de Soli Mobile, j'ai fait appel à une chorégraphe et un metteur en scène et le travail se développe ainsi en parallèle et en synergie. Je ne suis pas tout seul à concevoir ». Le solo ne renvoie pas à l’isolement : « C’est un travail collectif sur la perception individuelle ». L’espace intime et l’espace du monde deviennent alors consonnant. Cyril Hernandez n’a plus qu’à chercher le rythme qui traduirait le mieux cet état de co-présence. « Quand j’ai voulu mettre en mouvement le corps, la marche est venue comme une évidence. J’ai creusé ce rapport au mouvement, au rythme, à la perception. Le tout premier désir de Soli in Situ prenait la forme d’une marche collective, comme peuvent l’être les manifestations, les processions… Je voulais jongler avec l’intimité qui se crée quand on chemine ensemble ».
Le passage à l’espace public devient une évidence. « Initialement, ce n’était pas l’espace public qui m’attirait, mais l’espace comme possibilité d’écriture. Je cherchais à proposer une musique où mon corps serait mis en jeu, et montré comme un des points de la composition, au même titre que la composition musicale ».
D’autres désirs sont venus se superposer : « Notamment sortir du studio. Issu d’une musique pas forcément très accessibles au grand public, j’avais envie d’aller au contact de gens qui n’étaient pas familiarisés avec les codes de ce que l’on appelle la musique savante ».
Comment s'est effectué le passage d’un réseau à un autre ? « J’ai un pied dans plusieurs espaces, la difficulté consiste à faire le lien en termes de production. J’ai réalisé Soli Mobile, grâce à la Muse en Circuit. Ce centre de création situé à Alfortville m’a permis de tester mes désirs d’hybridation scénographique et technologique. Sortir ensuite de ce lieu privilégié correspondait à l’envie de m’ouvrir à d’autres champs esthétiques, non pas parce que je n’y étais pas bien, mais pour aller voir ailleurs. J’ai été extrêmement bien accueilli pas les arts de la rue alors que je ne suis pas issu de ce milieu-là. Le monde de la musique contemporaine est sans doute moins ouvert ».
Soli Mobile a nécessité deux ans de réalisation. « J’ai pu monter mon projet par étapes. Le travail a commencé à Lieux Publics en décembre 2005. Je me suis ensuite confronté progressivement au plaisir et aux difficultés de l’espace public. D'abord à Nice, en avril 2006, dans un lieu fermé, l'Acropolis. Puis dans les conditions très difficiles du off à Chalon, pour voir si ça tenait le choc, même si le travail ne me satisfaisait pas encore complètement. La confiance renouvelée de Lieux Publics, et le soutien de Chalon dans la rue m'ont alors permis de retravailler l’écriture et de rééquilibrer les différents moments ».
L'univers à portée d'oreille
Cyril Hernandez entend nous entraîner dans une conquête de l’espace, rien moins qu’un voyage électro-cosmique. Avec quel véhicule ? Le plus puisant de tous : l’imaginaire. Et de citer Yves Klein : « Ce n’est pas avec des Rockets des spoutniks ou des fusées que l’Homme moderne réalisera la conquête de l’espace… C’est par l’imprégnation de la sensibilité de l’Homme dans l’espace que se fera la véritable conquête de l’espace tant convoité.»
Cette déambulation comporte ses étapes et ses rites magiques. Le musicien-marcheur montre la voie. « Grâce à une interface dissimulée sous mes habits, je capte des résonances émanants des personnes et des objets que je croise et je les transforme en matière sonore ». Une fusée à son le suit de près : « C’est le symbole spatial de Soli in Situ, à mi-chemin entre les chars des processions religieuses, et les géants des carnavals ». Mais cette fusée de 6 mètres de haut est aussi l’antenne de diffusion du spectacle, avec à son bord un ingénieur du son. « J’essaye de mettre en jeu et en scène les modes de production de la musique électroacoustique. Je voudrais rendre visible cette magie de la fabrication des sons, décaler ce matériau électroacoustique pour le transformer en matière dramatique ».
La marche est ponctuée par cinq étapes, cinq station, cinq moments concertants autour d’installations plastiques et sonores. « Elles ont en commun un caractère sobrement monumental, fragile et gigantesque à la fois ».
Cyril Hernandez a ainsi fabriqué un larsénophone, un cube vide de 4 mètres de côté pour faire chanter l’espace. « Cette installation s’inspire des expériences d’Yves Klein sur les zones de sensibilité picturale, dans lesquels l’artiste donne à voir la créativité qui habite le vide ». Dans un clin d’œil à Calder, il a aussi inventé un Caldérophone. En faisant résonner ce mobile de cymbales, il provoque une cosmologie sonore et visuelle. Plus loin, il joue du Marcellophone, un porte bouteilles, réplique du ready made de Marcel Duchamp, mais agrémenté de tubes métalliques, qui se met à sonner comme les cloches des campaniles. « Sa rotation et son oscillation nous entraînent dans l’univers sonore des gamelans indonésiens ».Le dernier point de ralliement est totémique : une tour formée par 5 bidons superposés s’élevant à plus de 4 mètres de haut. Le musicien, joue juché sur une balustrade. Il martèle ce tambour géant pour mettre la rue en transe.
Ce dispositif est bien sur évolutif et modulable. Cyril Hernandez peut décliner les différentes étapes de Soli in Situ, chaque fois en fonction d’environnements et de contextes particuliers. Cet été, à Saint Cirq Lapopie, avec le soutien du Centre d’art contemporain Georges Pompidou de Cajarc, il va donner à jouer aux spectateurs un Calder de cymbales et, au grè du vent, un Calder de hauts parleurs. Avec son association, La Truc, il propose des Stations ImaginaSon qui sont autant de performances, de concert solo et d’occasion de rencontres avec d’autres artistes, d’autres formations. Cyril Hernandez a également décroché la bourse de la Villa Médicis Hors les Murs qui l'amènera au Brésil. « Je vais continuer à apprendre et échanger en rencontrant des artistes Carioca puis Nordestins…». Ce mouvement musical n'est pas près de s'épuiser.
Fred Kahn
www.latruc.org
Soli In Situ sera créé au Festival Chalon dans la rue du 19 au 22 juillet.
Trois installations sonores de Cyril Hernandez seront exposées tout l'été au village de St Cirq Lapopie. Rens : 05 65 40 78 19
